vendredi 8 janvier 2016

Water...loo, porte pleine!



Water…loo (1) , porte pleine !

L’occasion de parler de « prout » est suffisamment rare pour ne pas la rater lorsqu’elle se présente ! Je veux dire d’en parler avec humour et, dans l’affaire qui va suivre, les motifs de cette évocation sont plutôt d’ordre socioculturel et, par extension, politique.

Un jour que je me rendais depuis Paris aux USA, précisément à Nouillorques, comme disait Jacques Perret, je dus faire escale à Londres, au fameux London-Heathrow International Erport : en abrégé, LHIE… ! Ces grands aéroports évoquent assez bien la complexité du corps humain : toujours bien charpentés, longs couloirs, boyaux interminables – très encombrés aux heures de pointe -, escalators, tapis roulants, panneaux lumineux aux pictogrammes accessibles à tous, du plus brillant esprit au plus sombre crétin, centres de contrôle – plus ou moins nerveux - , points de rencontre et d’innombrables satellites affublés de noms techniques et courts tels que : check-in, gates, desks, halls, hubs,…dont la prononciation s’apparente plus à l’éructation ou au borborygme qu’au langage familier du pèlerin de Saint Jacques de Compostelle. Il faut bien avouer que, dès la sortie de l’avion par le biais d’un de ces boyaux articulés, le panneau « Transit passengers » m’avait mis sur la voie vers un appendice dont je ne connaissais pas l’issue mais qui avait pour moi quelque chose de prémonitoire. Je me demande à quoi pense le passager en général lorsque, l’œil hagard et vitreux, son bagage à main à bout de bras – ce qui est logique - ou qu’il traîne comme un chien docile, il suit de cette façon les méandres insolites  de ces énormes labyrinthes métalliques et bétonneux : il pense : « Terminal C, Hall 5, Gate 37 », et il ressasse ces trois périphrases tout au long de ce Golgotha climatisé et aseptisé, sans sueur ni poussière. Lorsque le panneau  « Terminal C» apparait avec une flèche indiquant la droite, il pense : « Ah, terminal C, à droite », mais anxieux et incrédule, il préfère une confirmation de l’évidence à une bévue engendrée par un accès soudain d’orgueil incontrôlé. 

           Le pèlerin de Saint Jacques peut, parfois, y perdre son latin...

 
Personnellement, je préfère laisser mon esprit traîner par le regard au travers des grandes baies vitrées sur les espaces extérieurs gagnés par ces installations massives et impersonnelles. Qu’y avait-il en ces lieux à vent avant ? Par quel type de mammifères de chair et d’os étaient-ils fréquentés avant d’être colonisés par les grands oiseaux bourrés de titane et d’informatique contrôlés aux alentours par la tour de contrôle ? Le petit ruisseau, prisonnier entre deux rives d’asphalte, au bord duquel quelques mulots se désaltèrent sans être effarouchés par l’assourdissant vrombissement des monstres décollant était-il le repère de couples amoureux en quête de havre propice à leurs entrelacements enfiévrés ? Ces grands espaces accueillaient-ils naguère les vaches laitières de Paul Stewart  avant qu’ils n’accueillissent les investisseurs du London Council prenant les usagers du transport aérien pour des vaches à lait ? Les vaches de Paul Stewart bénéficiaient d’une réputation dépassant les frontières du Surrey pour la qualité de leur lait et elles ne se doutaient pas un quart de seconde que, un jour, leurs prés seraient ainsi livrés aux circonvolutions de jumbos pressurisés. Et pourtant, en matière de pressurage, elles savaient de quoi il en retournait, mais je pense qu’elles se fichaient bien de ce qui pouvait germer dans le crane des ingénieurs de l’aéronautique, du moment que l’herbe, elle, germait, le reste….Elles se moquaient pas mal aussi des futurs passagers en transit n’ayant au fond de préoccupation majeure que pour – si je puis dire- leur transit passager !

 Les vaches de Paul Stewart bénéficiaient d’une réputation dépassant les frontières
 du Surrey...
 

Un panneau lumineux de lettres blanches sur fond bleu « Toilets » me ramena à la dure réalité des choses concrètes et quotidiennes. L’obliquité de la flèche m’imposa un changement de file à couper le flot des attaché-caisses ventripotentes. En arrivant devant les portes du « Lieu où le Roi – paraît-il - va seul », quatre portails surmontés de panneaux signalétiques ad hoc s’offraient à ma convoitise : « Ladies », « Gentlemen », « Kids », « Others » ! Je restai un instant perplexe devant le « Others »…Y aurait-il autre chose sur terre que des hommes, des femmes et des enfants ? Je connais suffisamment bien l’engeance britannique pour n’être jamais trop surpris par son excentricité rarement téléphonée, mais là, je dois avouer que je restais interloqué. Heureusement, les pictogrammes – dont je parlais plus haut - me révélèrent que le fourre-tout « others » regroupait : nursery, garderie de chien et autres services aux handicapés… ! Bref, dans ces conditions, je fis mon entrée chez les « Gentlemen », mais, vous vous en doutiez !

Sacha Guitry disait que, au théâtre, il fallait réussir son entrée et ne pas rater sa sortie, le reste avait peu d’importance. Je partage assez cette assertion, aussi, je voulus la confirmer en tournant la poignée de façon volontaire mais sans affectation particulière et j’entrai. Je ne pourrai jamais dire si mon entrée fut réussie car la salle était vide ; elle  présentait une configuration assez courante – ce qui dans certains cas urgents peut avoir un avantage incontesté – avec une déco assez bien dans le ton de sa destination : des murs marron-orangés, des stalles aérées équipées de portes de bois mélaminé d’un jaune pisseux avec, sur la droite, une batterie d’urinoirs à la mine piteuse *. Le tout conférait aux lieux une note très tendance. Au-dessus, sur l’intégralité d’un des pans de mur, des châssis d’ «alu brossé » passablement embués laissaient filtrer les rayons d’un pâle soleil de mi-saison : « l’ombre était spatiale, aduste et salmonelle » aurait pu dire Victor Hugo…s’il avait été présent, bien entendu. Un rapide coup d’œil circulaire me permit de constater que toutes les stalles étaient inoccupées sauf une ; j’en choisis une assez éloignée de celle-ci, pour des raisons bien légitimes de confidentialité, comme on dit dans les agences postales. Je pense que vous avez été confronté(e) à ce type de situation et vous serez bien d’accord avec moi que ces cloisons dont la partie inférieure se trouve à quelque vingt centimètres du sol et l’absence totale d’une manière de plafond, n’assurent pas de façon radicale l’intimité qu’on est en droit d’attendre lorsqu’on est prêt à se déboutonner ! De plus, l’absence quasi certaine de patère ne facilite pas la manœuvre générale, sur quoi, en se rabattant sur l’utilisation de la poignée de porte comme clou de secours, vient se greffer la hantise que quelqu’un puisse inopinément venir la tourner et faire tomber le pardessus qui tient en équilibre…et, à propos de rabattant, je n’en dirai pas plus ! Ce dernier détail me fit songer à ce collectionneur de cuvettes de cabinets qui se targuait de posséder la plus belle et la plus complète collection de cuvettes au monde ; il avait tout : la cuvette classique de porcelaine blanche ; la cuvette Grand Siècle dorée à l’or fin ; la cuvette Rothschild, plutôt argentée ; la cuvette rococo, très chargée ; la cuvette Art Déco, aux lignes très épurées ; la cuvette de campagne en bois avec couvercle coordonné ; la cuvette spartiate dite « à la Turque » ; la vespasienne ; la cuvette ottomane qui se résumait à un caillou parfaitement lisse ; la cuvette « Retour d’Egypte » plutôt m’as-tu vu ; la cuvette esquimau sur laquelle on ne s’attardera pas ; la cuvette Lamartine avec les quatre premiers alexandrins du Lac gravés dans la porcelaine ; la cuvette Woodstock – pièce d’origine dont je ne m’attarderai pas sur l’état - ; la cuvette Picasso, énormément bariolée – Amateurs, celle-là, il faut bien que vous vous l’arrachiez - ; la confidente berrichonne, dite « la doublette », qui permet de se parler pendant l’opération sans se voir, très prisée, paraît-il, par George Sand ; la cuvette Manhattan Streamline, joyau des années 80, comportant une batterie de jets coquins, qui fit fureur à New York dans les milieux homosexuels ; il avait tout…ou presque, car, un jour, un ami proche lui fit remarquer qu’il manquait à sa collection une pièce rarissime : la cuvette sibérienne. Notre collectionneur, piqué au vif, fit de multiples démarches pour savoir où il pouvait dénicher cet article qui parachèverait magistralement son exposition. On lui indiqua, dans les milieux autorisés, que ce type de cuvette était encore d’usage dans les régions septentrionales de la Sibérie, quelque part entre les fleuves Ob et Ienisseï. Après plusieurs excursions sur ces terres austères, glaciales et quasi désertiques, il finit par repérer, sur les indications assez approximatives d’autochtones éberlués, un vieil anachorète vivant dans une isba reculée qui l’invita à venir découvrir l’appareil. L’entretien fut bref en raison de la barrière de la langue – j’allais écrire la barrière de corail, mais c’eut été une erreur géographique impardonnable -  mais grâce à  la richesse du savoir associée à la dynamique du lucre, le moujik s’empressa de montrer à notre homme sa cuvette sibérienne. Il s’agissait de deux  perches assez robustes en bois de boulot d’environ deux mètres de haut, et, pour épater le collectionneur, le moujik tenta d’en expliquer le fonctionnement avec moult mimiques. Il sortit de l’isba, mit les perches sur le dos et fit quelques pas dans la neige. Soudain, il s’immobilisa, se tourna vers l’acheteur et, les yeux écarquillés, fit le geste, plié en deux, de celui qui est pris d’une diarrhée. Il empoigna l’une des perches et la ficha dans la neige ; il enleva sa veste et, après l’avoir accrochée au sommet de la perche, s’accroupit comme pour mimer l’exécution du besoin capital naturel ; puis, il se releva, la mine réjouie et les bras écartés, comme s’il voulait dire : « Et voilà ! » L’autre, montrant du doigt la seconde perche : « D’accord, d’accord !…mais celle-là, à quoi sert-elle ? ». Alors, comme pour réparer cet oubli, le moujik attrapa la seconde perche, se remit en situation et, dans un rire un peu plissé, ajouta dans un anglais très utilitaire tout en agitant son bâton autour de lui : « Oh, yes ! This one..for wolf… lot of wolf here !”....



 La Confidente berrichonne, dite "La Doublette".


Bref, pour revenir à nos boutons, l’installation peut prendre un certain temps quand, enfin, vous êtes prêt. C’est le calme plat ; on a l’impression de se trouver dans la campagne toulousaine par un après-midi torride de la mi-août alors que bourgeonnent à l’horizon de gros cumulus bien menaçants. Un instant, ma mise en jambes fut interrompue par une annonce diffusée par le haut-parleur encastrée dans le faux-plafond des latrines. Une voix suave et veloutée distilla un rassurant mais non moins pressant: «  Your attention please !  Passengers to La Havana, flight BA 119, immediate boarding gate 28.” Oser faire allusion à Cuba étant donné la posture dans laquelle je me trouvais au même instant relevait de la provocation pure et simple ! Aussi, sans précautions oratoires et, me croyant seul, sans avoir recours au désormais historique : « Messieurs les anglais, tirez les premiers », ce qui devait arriver arriva : j’ouvris le feu ! Le crépitement sec de la salve eut, dans ces lieux d’aisance, d’étranges résonances et fut suivi d’un écho inattendu : « Well…not bad ! ». Sans doute surprise par cette ouverture des hostilités sans déclaration  de guerre préalable, la personne qui venait d’apprécier mon envoi devait donc bien se trouver dans la cabine occupée et l’usage de la litote me rappela cruellement que j’avais bien  les deux pieds sur le sol d’Albion. Cette apostrophe fut suivie d’un laps que j’estime à cinq secondes durant lequel il ne se passa rien, comme si ce genre de dialogue nécessitait une quelconque réflexion. Puis, la voix off reprit: « You know, I can do much better than you!” Et de fait, l’ennemi qui, comme tous les ennemis, avançait masqué, dévoila sa tactique au grand jour. Il aligna une série de déflagrations propres à désembuer les châssis d’alu et, probablement même, à faire décoller un Boeing 747  sans une goutte de kérosène pendant la phase de pointe d’un cyclone subtropical ! Heureusement, ayant subodoré – qu’on me pardonne- le traquenard, je m’étais réservé de quoi riposter sachant que, comme au football, les buts marqués « à l’extérieur » comptent double. Sans piper mot, je balançai ma réplique, un peu, je dois l’avouer, à l’aveuglette, sans me soucier des éventuels dégâts collatéraux. Le coup fit l’effet d’un roulement de tonnerre du côté du Schnepffenried avec rebondissement decrescendo de vallées en vallons, en veux-tu, en voilà. Je n’étais pas mécontent du tout de cette contre-attaque et, un peu comme aux échecs, avant même que l’adversaire ait joué, j’échafaudai d’ores et déjà ma stratégie du coup suivant, stratégie qui, comme on sait, a l’ avantage d’agacer et, en fin de compte, de dérouter l’adversaire. C’est à ce moment précis que la voix suave et veloutée se fit à nouveau entendre au travers des hauts parleurs : « Your attention please. Passengers to Vancouver, flight AC 221, immediate boarding gate 12. » Que diable allait-il faire à vent couvert dans ce cloaque ouvert à tous les vents? Et bien, c’est bien mal connaître les sujets de sa Majesté ! Loin d’ agiter le drapeau blanc et de se rendre tout bonnement comme l’eût fait n’importe quel autre raisonnable ennemi, ce fieffé maraud, pris par une poussée frénétique sur son flanc droit, me clama depuis le fond de son cul de basse fosse : « Hey, old chap, listen to this one !! » et, là, il décocha un tel coup de semonce que, de mémoire de l’ensemble de l’installation , on entendit pareille déflagration et, comme par enchantement, tous les appareils sanitaires présents se mirent à glouglouter d’admiration, et Dieu sait s’ils en avaient vu de toutes les couleurs dans leur existence…je dois à la vérité de dire que,  si je n’avais pas été envahi à cet instant par une vague de chauvinisme primaire et si j’avais eu les mains libres, j’eusse eu malgré tout envie d’applaudir mais, c’est à ce moment-là que la voix des hauts parleurs, toujours aussi camphrée, annonça : « Your attention please. Passengers to Abu-Dhabi, flight EA 95, immediate boarding gate 29” . Non, je n’étais pas encore à bout d’habits, pas totalement, mais j’étais surtout à bout de souffle et à bout de nerf : c’est ça la guerre des nerfs. Je pensais – tout en pansant mes plaies – à ces poilus de la  Grande Guerre qui échangeaient des tirs fournis avec l’ennemi, si proche parfois qu’ils l’entendait parler à voix normale, et qui passaient des semaines, voire des mois, dans leur tranchée transformée en cuvette chargée d’immondices, de rats et de boue et que,  j’avais, finalement, de la chance de me trouver dans les latrines du tout puissant London International Airport, les fesses au chaud, malgré le cuisant revers que je venais d’essuyer. Pour clore la débâcle, mon adversaire, avant de tirer sa révérence, tira la chasse – en s’y reprenant à deux fois,  à propos de quoi je ne ferai aucun commentaire – puis sortit précipitamment non sans m’avoir octroyé un dernier : « Well, goodbye, my friend. I look forward to meeting you sometime for a new contest...! ».

La porte claqua sèchement après avoir laissé filtrer quelques secondes le brouhaha du grand hall affairé, puis le silence retomba comme une chape de plomb sur le champ de bataille meurtri de cratères fumant. Ce fut l’heure du bilan : il n’était pas brillant. Dieu merci, aucune perte ne fut enregistrée mais la défaite était psychologique et je quittai ce lieu avec l’étrange sentiment d’avoir revécu la bataille de Waterloo et, qu’on me pardonne, la queue un peu basse.

(1)    Pour ceux qui l’ignorent, « Loo », en langage familier britannique, signifie « Toilettes ». Toute allusion à la belle poésie de Victor Hugo est fortuite !


Londres, janvier 1986

vendredi 18 décembre 2015

La Mangouste et le Cobra





La mangouste et le cobra



« Entre la mangouste et le lieu,
Je dis la langouste est le mieux. »

Qu’on me pardonne cette petite introduction en forme de vers - calembour contre pétant  qui n’a pas grand rapport avec le menu, du moins pour ce qui concerne la langouste, mais elle me plaît et j’espère qu’elle vous plaira itou. Pour mettre en piste deux animaux aussi peu courants que la mangouste et le cobra, il faut bien s’attendre à se trouver sous des cieux passablement exotiques, assez éloignés de la Place de la Concorde ou du Mont Saint Michel, encore que, de nos jours, la mondialisation aidant, on ne s’étonne plus guère de se trouver nez à nez avec un indien Jivaro au détour d’un chemin creux du Dordogneshire ou avec un chef guerrier Peul – triste cire – parmi les statues du musée Grévin !

Ce matin-là, une brise tendre et légèrement moite venant de la mer caressait  intimement ma poitrine en s’infiltrant par les boutonnières de ma chemisette de coton blanc et, de la brume bleutée - annonciatrice d’une chaude journée - qui masquait l’horizon et le soleil, s’échappaient des sons aquatiques ouatés comme des ordres de marins, des cliquetis de chaînes, des peuf-peuf  de moteurs lents ou des gueulements de cormorans en rut pour je ne sais quelle destination…Assis sur le parapet de pierre, les pieds ballant dans le vide, je contemplais ce spectacle sans images – un peu comme on écoute la radio, c’est à dire avec une attention accrue – en goûtant sans effort ce que la nature et l’environnement vous offrent en pareil cas. Je me sentais comme une personne qui, ayant du temps à perdre, s’arrange paradoxalement pour ne pas en perdre un pouce, sachant que, généralement, lorsqu’on veut gagner du temps, on s’efforce de ne pas en perdre…Bon !

Sur la gauche s’élevait, majestueuse et immuable, the Gateway of India, affublée de sa grande arche centrale et de ses quatre tourelles, érigée en 1911 pour commémorer la venue en Inde par la mer du Roi George V et de la Reine Mary, le tout résumant assez bien la fusion des arts gothique, mauresque et rococo, somme toute plutôt de mauvais goût mais allant bien dans ce décor anglo-oriental. J’en veux pour preuve l’hôtel Taj Mahal dans lequel j’étais descendu et auquel je tournais le dos bien que ce fût un établissement distingué. L’ambiance qui y règne est composée d’un subtil mélange de luxe rutilant et d’une carence notoire de moyens techniques modernes, parfaitement étudiée, comme si « désuet, vieillot » étaient, pour le décrire, les  incontournables qualificatifs utilisés dans les guides touristiques. Et de fait. Le vaste – que dis-je – le gigantesque hall peut s’ enorgueillir d’un pavage de marbre rose et gris miroitant  mille feux, interrompus de temps à autre par des tapis aussi moelleux que bariolés, de colonnes aux fûts du même marbre, des kilomètres, j’exagère un peu, de desks - reception, enquiries, room service, travel agency, change, et j’en passe-, tout de bois sombres incrustés de modénatures cuivrées et d’usure crasseuse parfaitement propre ; au plafond, beige-brun, des ventilateurs à larges pales tournent lentement brassant un air qui se veut climatisé mais, surtout, ce qui brasse l’air, ce sont les clients, les chasseurs, les guides qui vont et viennent de nulle part, parlent , questionnent, répondent, vocifèrent, hèlent, négocient, baillent, vitupèrent, bref, vivent la vie quotidienne d’un grand hôtel international. Il est clair que, pour celui qui veut s’y pencher après s’être assis confortablement dans un de ces fauteuils repus, le spectacle vaut son pesant de roupies. Je m’y étais laissé prendre la veille au soir et, depuis mon fauteuil d’orchestre, j’avais observé une touriste américaine, lunettes en forme de papillon naturalisé, qui, accoudée au comptoir des enquiries faisait suer le burnous depuis un bon quart d’heure à un jeune clerk, probablement stagiaire. Elle avait l’air excédé à la façon dont elle menaçait le pauvre garçon par des : « I will complain, I surely will ! I wanna talk to the manager ». Le jeune homme était rouge de honte, vert de rage et blanc de crainte, alors qu’en réalité il était plutôt noir mais cela fait partie des façons d’écrire dont on ne mesure pas toujours l’absurdité quand le mot est sous la plume. En guise d’affectation que le jeune préposé pouvait légitimement envisager comme un possible bakchich conséquent, l’amerloque se faisait du vent avec un éventail constitué de neuf billets de dix dollars neufs tout en répétant d’une voix nasillarde : « Oh my God ! It’s really hot in here!” Finalement, voyant que ses réclamations s’apparentaient à des coups de couteaux dans du loukoum, la yankee replia son éventail, le remisa dans son portefeuille et s’éloigna du comptoir en lâchant : « Forget it ! I’ll write a letter », laissant notre apprenti amer et déconfit, ce qui, j’espère, lui aura appris l’existence des conflits amers !

Mon regard s’était déporté vers l’amorce du grand couloir menant aux salles à manger et à la grande piscine et j’avais reconnu le réceptionniste entarbouché dont le fatalisme m’avait ébahi l’avant veille au soir à mon arrivée à l’hôtel. Consciencieux et diplomate, le gars m’avait informé qu’en raison de travaux sur les circuits de la climatisation des chambres, on ne pouvait pas me donner la chambre  que j’avais réservée, mais qu’à cela ne tenait, j’aurais une chambre équivalente…



 The Gate of India

Sur le parapet, mon désœuvrement fut soudain troublé par un : « ‘Morning, Sir ! Fancy for an ancestral fight ?”, accompagné d’une petite tape familière sur l’épaule. Un petit homme, tirebouchonné,  ressemblant à une section de fil de fer barbelé rouillé prélevée sur les barrières du camp de Buchenwald, me considérait d’un regard chargé d’une profonde affection commerciale. Un assez grand panier d’osier, retenu par une courroie de cuir à l’épaule, oscillait sur sa hanche droite sous les vibrations de quelque chose de vivant qui s’agitait à l’intérieur. Je pivotai sur les fesses pour repasser les jambes du bon côté du parapet et, vu que j’étais parti pour baguenauder ce matin-là, je me laissai alpaguer par ce montreur de…De quoi, au fait ?
« Look here ! », me dit-il en entrouvrant le couvercle du panier mais le soleil, venant brusquement de percer la brume, m’empêcha d’en distinguer le contenu. Devant mon air inquisiteur, il débita : « This is the mongoose… » et, exhibant un  petit sac de jute qu’il tenait dans la main droite : « …and here is the cobra, fancy ? » D’emblée, une facétie effleura mes lèvres : (On devrait dire « ma oie » mais tu as raison, on dit « mon oie » !)  mais, je réalisai qu’il ne pouvait être en mesure d’apprécier  cette subtilité qui supposait tout d’abord la maîtrise combinée du français et de l’anglais, mais en plus, une tournure d’esprit que la grande majorité des gens n’a pas. Quoi qu’il en fût, vu le niveau de son pigeon english, je m’abstins, préférant un vague hochement de tête. Mais, très leste, le fil de fer avait déjà posé ses paniers sur le trottoir et déjà, autour de lui, s’était attroupé une bonne dizaine de badauds pensant pouvoir profiter de l’aubaine. Avec la rapidité dont devraient s' inspirer
les facteurs suisses, il sortit une natte crasseuse et circulaire de son saroual et la déroula sur le trottoir, en releva les bords pour en faire une manière de ring, enfouit son bras dans une des poches du saroual – c’est fou ce qu’on peut mettre dans un saroual - et en sortit une sorte de flûte de bois, puis  cala ses fesses sur ses talons, ses genoux à la hauteur des omoplates. Il jeta un regard circulaire sur la petite assemblée qui comptait maintenant pas loin d’une vingtaine d’individus, tous indiens, ce qui était somme toute rassurant si on part du principe « qu’indien vaut mieux que deux tu l’auras » ! Bref, il se racla la gorge et cracha très précisément au centre du ring, puis, l’index levé, répéta : « Very rare ancestral fight… » Au même instant, une mouette passant au dessus de t’attroupement lâcha un copieux guano qui tomba à deux doigt du crachât de l’amuseur, dans un bruit sourd et flasque, ce qui, bien entendu, déclencha l’hilarité de l’assistance. Ce qui n’eut pas l’air d’amuser l’amuseur, vu l’empressement avec lequel il se mit à essuyer ce paquet cadeau tombé du ciel. A vrai dire,  il en était même fortement offusqué, comme si cet envoi, hautement symbolique, signifiait que son spectacle, avant même qu’il fût présenté, ne valait pas un clou de fakir, voire moins…Je crus même un instant qu’il allait remballer son saint-frusquin et renvoyer son ancestral fight à ses origines, mais non, il se contenta de recracher mais, cette fois, en dehors du ring, puis, avec l’air des gens du cirque qui se concentrent avant d’ exécuter un numéro périlleux, il porta le pipeau à ses lèvres roses et entama une série de notes fantaisistes, probablement inventées, le tout dans un rythme proche de la syncope. Cela faisait penser au moment où, dans un concert, les
                                            

 

  L’amuseur


musiciens accordent leurs instruments dans une joyeuse cacophonie. De sa main droite, il souleva le couvercle du gros panier d’où, d’abord, s’échappa un essaim de mouches, assez belles dans l’ensemble, de ces mouches que nous qualifions d’une périphrase triviale, si vous voyez ce que je veux dire. Entre temps, le soleil avait fini par trouer totalement l’épais voile de brume qui persistait encore sur la mer mais qui, dès lors,  permettait de mettre des images sur les sons aquatiques. L’empressement que manifestait l’animal  pour sortir du panier laissait entendre qu’il n’avait pas réellement envie de s’exhiber en public, ce matin-là. Je pense qu’il devait d’ailleurs savoir ce qui l’attendait et ce n’est que lorsque l’amuseur donna un coup de pipeau sur l’un des montants du panier, qu’un museau hérissé d’une moustache blanche comparable à deux petits fagots d’arêtes de poisson se hasarda au milieu du rond obscur. La mangouste finit par sortir, lentement, s’arrêtant plusieurs fois, comme pour prendre la température, considérer le public, le tout d’un air de dire : « Quand faut y aller, faut y aller ». Il faut bien reconnaître qu’il  s’agissait-là d’une mangouste qui avait quelques heures de vol, j’en veux pour preuve son poil assez mité – presque blanc - , ses yeux délavés, ses griffes dont on aurait pu penser qu’elles avaient été manucurées, limées, astiquées, et puis surtout, pardonnez-moi je radote, ses moustaches…Ah, les moustaches, comment dire, elles avaient quelque chose d’alimentaire…d’alligator…d’aligoté…enfin, elles avaient quelque chose qui rappelait Dali ! Cela dit sur ce Dali, je ne sais si c’est par le truchement ou non de cet appel inexplicable des planches, ce frisson irrésistible mêlé de trac et de vanité  qui touche généralement les acteurs et qui se manifeste par une décharge d’adrénaline qui, il est bon de le rappeler, est une hormone sécrétée par la glande surrénale, qui stimule l’organisme, notamment en accélérant le rythme cardiaque et en dilatant les bronches, bien ! mais notre mangouste s’ébroua soudain, fit le tour du ring comme pour saluer le public puis s’arrêta assise sur son train, les pattes avant croisées. L’amuseur crut bon de dire, le pouce levé : « Good mangoose…good ! » D’un geste de prestidigitateur, il s’empara d’un sac de jute, l’ouvrit et reprit la pipeauphonie. C’est alors que sortit le serpent à lunettes – qui n’avait pas l’air myope du tout – dans un enroulement d’écailles étincelant et musclé, les branchies gonflées comme un cerf-volant de plage et la gueule entr’ouverte d’où dardait une langue bifide qui me fit penser à ces petites fourchettes à escargot. L’ensemble des badauds eut un mouvement de recul et émit un « oooh… ! » parfaitement synchronisé. A la vue de la mangouste, le cobra s’installa au milieu du ring, lové comme un tuyau d’arrosage, la tête pivotant à la manière d’un périscope. De son côté, la mangouste se mit à tourner autour du reptile, dans le sens des aiguilles d’une montre, de plus en plus vite, entrant par à-coups brefs dans le périmètre d’une possible morsure. Stop. Repartit dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, tout en se rapprochant dangereusement du périscope qui ressemblait à une serpillière que l’on essore tant il s’entortillait sur lui-même, la mâchoire grande ouverte et les yeux injectés de venin, vert les yeux, d’un gris vert émeraude. Spontanément, le public avait pris un peu de recul, sans doute pour se prémunir d’un éventuel bond inopiné du reptile, qu’il fit d’ailleurs tel un ressort de fauteuil brusquement  libéré de ses atèles, mais la mangouste esquiva cette attaque fort habilement en se réfugiant momentanément, de face, dans un coin du ring – si on peut dire. Sortit alors de la bouche de l’amuseur un petit bruit sec, redoublé, ce bruit d’excitation que fait l’arabe du coin de la bouche en aspirant entre les dents et la langue  pour stimuler son bourricot. Accompagné d’un geste péremptoire de la main gauche que, sans être un spécialiste de la sémiotique, je reconnus comme un signal de mise à mort, ce bruit fit trembler, s’ébrouer la mangouste. Elle s’arcbouta pointée vers le naja qui était resté figé dans sa position de ressort-périscope-serpillière et dont, seule, la langue s’activait à la vitesse d’une étincelle. Avant de bondir, elle émit un chuintement sourd venant du fond de la gorge, à la manière d’un chat aux abois. Puis bondit sur le serpent. Pendant quelques secondes, le ring devint un pot bouillonnant de poussière, de poils, d’écailles, de sifflements et de grognements si bien qu’on ne pouvait distinguer lequel, de la mangouste ou du cobra, allait sortir vainqueur.
                                 
 


Les combattants


Sous une pression soudaine de la mâchoire de la mangouste, du sang gicla sur les bords du ring que la queue du serpent balayait à la manière d’un métronome déréglé. L’étreinte dura une minute ou deux, - comme la plupart des étreintes - puis, lorsque le regard du serpent à lunettes devint vitreux et que sa queue n’émit plus que quelques tremblements éparses, la mangouste se redressa, offrant à l’assemblée un spectacle de fin de réveillon, ou d’après carnaval, si vous voulez. Un des spectateurs applaudit et, tandis que l’amuseur commençait à ranger son bazar tout en me jetant des regards…comment dire, concupiscents ?, non pas vraiment, plutôt de convoitise, les autres, voyant le coût venir, commençaient à se dégager avec l’air de dire : « bon, moi j’ai un train à prendre… » ou bien : «en fait, j’étais sorti pour aller chercher du pain… »,moi-même, à peine avoir dit : « hé, mais c’est que le soleil commence à être chaud », que le montreur s’était relevé et m’adressait : « OK, give me 300 rupies ! » Je me retournais pour vérifier s’il ne s’adressait pas à quelqu’un d’autre tout en faisant une rapide conversion. (300 x 0,50 = 150, 150 francs !). Derrière moi, il n’y avait que la mer bleutée et tous ses colifichets habituels ; c’était donc bien à moi que le bateleur demandait 300 roupies. Je fis signe que non. “ You owe me 300 rupies…or 50 dollars, as you wish!” Je tentais de lui expliquer que je ne lui avais rien demandé et qu’il y avait là une bonne douzaine de personnes susceptibles de participer à sa quête et que, de toutes façons, 300 roupies me paraissait une somme excessive. « In India, a cobra costs a fortune », ajouta-t-il, passablement énervé. Un instant, l’idée me vint de lui dire que, dans ces conditions, il aurait mieux valu faire gagner le cobra, mais le gars avait agrippé la manche de ma chemise et tirait dessus en répétant comme un automate « 50 dollars, 50 dollars… ! ». Déjà, quelques badauds désœuvrés s’arrêtaient à notre hauteur dans l’espoir d’assister à une nouvelle joute ; une femme indienne me fit un signe négatif de la tête, l’air de vouloir dire « il fait le coup à tout le monde…ne payez pas ! » ; un garçonnet, torse nu et famélique, battait des mains, toutes dents dehors ; je sentais que je devenais le clou d’un tour de fakir dont je ne voulais pas être la semence ! Je me dégageai brusquement et traversai la rue – du coup hors des clous – en direction de l’hôtel. L’amuseur, qui n’avait plus du tout l’air de s’amuser, me suivit en proférant des mots que je ne comprenais pas mais qui, compte tenu de son ton, ne ressemblaient guère à une déclaration d’amour (il y a des situations dans lesquelles on devient très perspicace !). Au milieu de la rue, j’évitai d’abord sur la gauche un rickshaw un peu gauche qui roulait à gauche –ce qui était normal - et, sur la droite, un chauffard maladroit qui roulait à droite – ce qui était son droit mais ce qui n’était pas normal ! Le bateleur fit de son côté, avec le rickshaw, une passe de muleta risque chaud, assez épurée dois-je dire, et revint à la charge, mais cela m’avait permis de le distancer un peu. Je m’engouffrai dans le tambour du Taj Mahal sous le regard ahuri des deux chasseurs à qui je jetai un S.O.S. comme : « Ce type-là derrière moi est un fou…faites quelque chose !!! » Ils s’interposèrent immédiatement, le saisirent, l’un par la vareuse, l’autre par le fond du saroual – c’est fou les ressources du saroual – et repassèrent ainsi tambour-battant le cylindre de vitre et de cuivre au travers duquel je pus constater comment, en Inde, on vide un importun, stricto sensu…

         Essoufflé, un peu honteux malgré tout, je m’étais réfugié au bord de la grande piscine, encore déserte à cette heure de la journée. Après l’excitation du combat, l’animation de la rue, le brouhaha du hall et cette cavalcade, l’ambiance de cette piscine luxueuse, propre et calme, bordée de riche végétation tropicale se reflétant dans le bassin à peine irisé me calma aussitôt. Je choisis de m’asseoir dans l’un des fauteuils de rotin agrémentés de coussins grège disséminés tout autour pour boire les rayons d’un soleil proche du zénith. Un loufia en veste blanche s’était approché sans que je le visse pour me proposer : « You’d like a drink, Sir ? ». Ces gens-là ont des yeux dans le dos ! « Scotch on ice with soda water, please ! ».

         Entre temps, de l’autre côté de la piscine, s’était installée sur une natte de plage une femme jeune, mince et blonde. Elle prit un certain temps à se passer une huile bronzante sur le corps avant de se laisser glisser dans le bassin,  ne créant à la surface de l’eau qu’une légère ride, souplement et sans bruit telle une vipère d’eau. J’avais la bouche sèche et mon Scotch n’arrivait pas. Elle se mit à nager dans ma direction en longues brasses semi coulées, ses tempes émergées perlant de gouttes adamantines, ses cheveux flottant comme un filet de traine, lentement, rythmiquement, jusqu’à ce que je pusse apprécier la couleur de ses yeux. Gris vert émeraude, les yeux ! Le naja ! Cette sirène avait les yeux du naja. Le feu cobra n’avait pas échappé au mythe indien de la métempsychose et s’était réincarné en cette femme superbe qui présentement fondait sur moi pour…pour…
Pris de panique, je quittai précipitamment la grande piscine et me réfugiai dans ma chambre n° 4102, en nage, tandis que le naja nageait.
Je n’ai jamais bu mon Scotch !





Bombay, avril 1987