vendredi 23 octobre 2026

La 2CV, le Gois dans le nez!

 

La 2CV : le Gois dans le nez !

 

J’entendais récemment l’information qu’une version « électrique » de la 2CV Citroën – made in Chin-Italia et naturellement bridée - était envisagée. Je dois avouer que la 2CV reste pour moi quelque chose de totalement mythique. D’abord, elle a vu le jour, comme moi, en 1948 : c’est déjà beaucoup une voiture qui est votre jumelle, qui vous accompagne dans la vie, qui vieillit au même rythme que vous et qui continue à vivre par l’intermédiaire d’un club très fermé de fans irréductibles. Aujourd’hui encore, à Londres, existe un protocole très étudié entre les Rolls Royce et les 2CV qui consiste pour les conducteurs à se saluer chapeau bas, doublé d’un petit coup de klaxon, à chaque fois qu’elles se rencontrent. Ce n’est pas rien !

Il y a un snobisme de bon aloi à posséder aujourd’hui une 2CV, modèle 1952, en bon état de marche et possédant toutes les « options » d’origine : demi-vitres avant abattantes, moteur d’essuie-glace dissocié du tableau de bord, levier de vitesses coulissant, capote de toit en toile totalement enroulable, jauge d’essence solidaire du bouchon de réservoir, bulbes de phares exorbités, banquettes avant et arrière fixes à armatures métalliques avec barre centrale (pas très agréable pour le cinquième passager !) et, enfin, last but not least, les portières avant s’ouvrant face au vent, ce qui, me direz-vous, pourrait présenter un certain danger en cas d’ouverture intempestive, mais qui, détail foutrement plus érotique, permet, lors de la descente, un joli point de vue sur les fines gambettes des passagères et plus…si affinité !  Certains afficionados la pomponnent, la bichonnent, la lustrent et la cajolent comme une petite reine et prennent un plaisir enfantin à la sortir le dimanche comme d’autres sortent leur Triumph, leur Austin-Healey ou leur Aston-Martin ou…leur belle-mère, faute d’avoir ni les unes ni l’autre !

Mais, laissez-moi vous conter une petite anecdote qui remonte à quelques décennies…

Les parents de mon ami Jacques D… possédaient une gracieuse villa dans le Bois de la Chaise de l’île de Noirmoutier où ils ne séjournaient qu’au cours des années bissextiles et possédaient également une 2CV grise identique à celle dont je vous entretenais plus haut. Jacques me proposa un jour d’aller y passer deux ou trois jours, une manière de petite virée entre compères et histoire d’ouvrir la maison pour l’aérer un peu.

            Nous filâmes un beau matin, Jacques au volant de la deux-pattes, non sans avoir au préalable vérifié les horaires de marée. Car il faut savoir qu’à cette date, le pont reliant l’île au continent n’existait pas encore et qu’en dehors du bateau, de l’hélicoptère ou de la nage, le seul moyen de rallier Noirmoutier se faisait par le passage du Gois uniquement à marée basse. Pour mes lecteurs chéris qui n’étaient pas encore nés, souffrez ce petit rappel : le Gois tel qu’on peut le voir aujourd’hui résulte de la macadamisation, en 1924, d’un gué empierré dès le début du XIXème siècle entre les bourgs de Barbâtre, côté île, et de Beauvoir-sur-Mer, côté continent. D’une longueur d’un peu plus de quatre kilomètres, il fut équipé – il y a  une centaine d’années – de neuf balises-refuges espacées d’environ 400m les unes des autres  permettant aux automobilistes, cyclistes ou piétons de s’y réfugier s’ils sont surpris par le flot de la marée. En effet, la vitesse de submersion de la voie est étonnante car cette dernière constitue une sorte de petite digue de quelques dizaines de centimètres retenant le flot montant pendant un certain temps mais, une fois ce muret dépassé, le déferlement est sans appel…

            En arrivant à Beauvoir, le temps était clair, l’air vif, le ciel d’un bleu-gris laiteux et l’on pouvait distinguer la côte de l’île qui faisait penser à un rivage de palétuviers tremblotant.

- « Nous avons un peu de retard », dit Jacques, « mais on va quand même se taper un petit café au Relais du Gois avant de traverser ! ». Le Relais du Gois est toujours un bar-restaurant situé à l’entrée du Gois offrant aux clients un panorama exceptionnel sur le Gois et la Baie de Bourgneuf. Ce jour-là, en raison de l’heure matinale, le comptoir n’était occupé que par deux blaireaux, visiblement habitués des lieux, l’un à casquette de marin-pêcheur bleu passé, le nez alternativement plongé dans un verre de blanc et dans un Presse-Océan pressé et tirebouchonné, l’autre un moignon de Boyard maïs éteint au bec, le regard vitreux rivé sur une coupe de rosé tiède et vu la coupe rosée de ses pommettes, le lascar ne devait pas en être à son premier verre…ni à son dernier!

- « Messieurs, bonjour, qu’est-ce que je vous sers ? », nous balance le patron de derrière le bar sur un ton hardi et jovial.

- « Deux expressos, s’il vous plait », répondis-je, « mais au comptoir…on est assez pressé, parce qu’il faut qu’on passe le Gois ! ».

A ces mots, le blaireau-casquette fit retomber son canard sur son verre et nous jeta un regard d’outre-tombe tandis que coupe rosée s’ébroua en émettant une éructation onomatopéteuse qui en disait long sur sa réprobation.

Le patron nous servit les cafés en silence, puis, déclara l’air soucieux :

- « Ouais, en effet, va pas falloir trainer…vu que la renverse a déjà commencé! »

Un long silence s’en suivit, seulement troublé par le tintement de nos petites cuillers dans les tasses à café. Soudain, le blaireau-casquette, déclara d’un ton sentencieux :

            -« Ah, dame, ça va faire la même histouère qu’l’ année dernière…t’en rappelle-t-y, Lélette ? ».  Coupe rosée opina du chef tout en rallumant son mégot, puis ajouta dans un vague borborygme :

            -« Ah, bé, tu parles, sacré bon Diou…J’m’en rappelle ben ! »

Blaireau-casquette revint à la charge :

            -« On l’avait pourtant ben averti l’gars qui voulait passer à tout prix…Y voulait rin n’entendre, tcho fi d’garce ! Résultat : y s’est fait baiser au beau milieu ! »

            -« Mais non, mais non, il n’y a pas de problème », rétorqua Jacques qui était d’un tempérament entêté, « j’ai l’habitude de traverser le Gois ! »

            -« Moi, j’serais vous, j’irais pas ! », décréta Blaireau-casquette catégorique en se replongeant dans son Presse-Océan.

            -« Moi non plus, ah, dame, ça non ! », renchérit Coupe rosée en replongeant le pif dans son verre de rosé.

Il s’en suivit un blanc assez long ponctué par le gargouillis inopiné du percolateur à café : peut-être avait-il, lui aussi, quelque objection sous l’effet de la pression générale ?...

            Après un adieu franc mais quelque peu réservé, la dedeuche s’élança comme un petit cheval hors des blocs de départ. On sentait qu’elle avait envie d’en découdre à sa façon de fendre l’air vif et iodée, moteur dopé et rugissant, les chevrons Citroën hérissés, conquérants et pourfendeurs. Ah, quelle était jolie, la petite Deux pattes ! Avec sa belle carrosserie grise qui lui faisait une houppelande ! Quelle était jolie et racée avec ses deux petits phares jaunes et ses pneumatiques fins qui lui prodiguaient une allure noble et…comment dire ?...très distinguée, oui : distinguée ! (Merci Alphonse Daudet !) Jacques, arc ’bouté sur le volant, le sentait et le lui rendait bien, l’accélérateur au plancher.

            Jusque-là, la chaussée étant découverte et sèche, tout allait bien mais en attaquant le deuxième tiers déjà partiellement recouvert d’eau, on eut l’impression de se trouver à bord d’un hors-bord tant le sillage des pneus créait des gerbes blanches écumeuses de part et d’autre de la voiture. Jacques émit un rire nerveux qui masquait difficilement son inquiétude.

-        « Les gars du bistrot n’avaient peut-être pas tort… », hasardai-je à la cantonade.

-        « Bah, on ne va pas se laisser intimider par ces deux arsouilles ! » trancha Jacques tout en ralentissant pour faire fonctionner les essuie-glaces. Puis, il repartit, moins vite, se rendant compte que l’eau en était à environ un tiers des jantes. Nous fîmes à peu près 400m au ralenti mais, soudain, de l’eau entra par la portière droite.

-        « Vite, fais demi-tour, sinon on va se faire piéger… fais demi-tour ! » ordonnai-je fébrilement à Jacques.

-        « Non, c’est trop tard… on est trop loin du départ et ça monte trop vite… » déclara Jacques d’un ton sépulcral. Puis, la 2CV hoqueta, fit quelques petits bonds de cabri, hoqueta derechef, et cala… S’en suivit un long silence plein de rumeurs d’eau et de bise…

 

« Dedeuche, t’en souvient-il, nous voguions en silence ;

On entendait tout près, sur l’onde et sous l’essieu,

Que le bruit des clapots qui frappaient en cadence

Tes pneus caoutchouteux ! » (Merci Alphonse…de Lamartine !)

 

Jacques tenta de redémarrer à plusieurs reprises mais la deux-pattes ne voulut rien savoir, à l’instar du bourricot qui, sur le chemin qui mène au bled, a décidé soudain de ne plus avancer malgré les invectives d’Aziz Ben Ahmed ! On ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif ! dit un vieux proverbe arabe…

            …Après quelques échanges un peu vifs, reproches et engueulades réciproques, du genre : tu vois, je te l’avais bien dit !…imbécile !…on a l’air malin !…qu’est-ce qu’on fait maintenant ?... il fallut prendre une décision et vite mais, en fait, il n’y avait qu’une seule chose à faire : prendre nos balluchons, nos blousons et sortir de la voiture pour gagner la balise- refuge la plus proche qui, par chance, ne se trouvait qu’à une dizaine de mètres de nous…

 

            Après avoir escaladé une sorte d’échelle métallique aux barreaux rouillés, nous nous retrouvâmes sur une plateforme bétonnée surmontée d’un pylône terminé par une sorte de hune, probablement prévue en cas de marée de fort coefficient. Nous nous assîmes sur nos baluchons pour contempler notre pauvre 2CV que la mer ensevelissait doucement… Le niveau monta jusqu’au pare-brise mais heureusement, nous avions laissé les portes ouvertes ce qui évita, probablement, que la voiture ne fût tout simplement emportée par le flot.

            Pendant ce temps, sous l’eau, les choses se passaient autrement. Il y avait longtemps que les crabes, les crevettes, les coques et les tacots n’avaient pas vu un engin de l’usine de Levallois-Perret d’aussi prêt. Une moule – mère de famille nombreuse – commençait à se demander si elle n’avait pas intérêt à pratiquer une manière de squat en s’installant dans l’habitacle désormais vacant. Tandis qu’un Bernard l’Ermite, se laissant douillettement dériver par le courant butta sur l’un des pneus et tenta d’en déchiffrer les lettres : M…I…C.…H…E…L…mais il n’y parvint pas car il ne savait pas bien lire ! Une jeune palourde (légère et écervelée) s’empressa d’aller raconter à ses copines qu’un sous-marin venait de s’échouer et qu’il fallait rester sur leur garde. Bref, ce fut une véritable attraction pour cette faune interlope ! Au dehors, l’attraction se tenait sur le rivage à proximité du Relais du Gois où nombre de badauds assistaient au naufrage avec ironie et sadisme. Depuis notre piédestal, nous pouvions imaginer quelques bribes : « C’est bien fait ! », « ‘Fallait pas traverser ! » « On les avait prévenus ! » etc…

De notre côté, malgré nos blousons, nous avions froid et heureusement, assez vite, un canot s’approcha de notre balise et s’y amarra pour nous permettre de quitter ce refuge de fortune et de retourner sur la terre ferme. Le marin qui pilotait le canot nous sermonna copieusement :

-        « Vous avez bonne mine ! Vous devriez pourtant savoir qu’après une certaine heure avant la montée de la marée, il ne faut plus tenter de traverser… Si non, voilà le résultat ! Je vous préviens que le règlement prévoit une amende plus les frais de canot pour venir vous chercher sans parler des frais que vous allez avoir pour votre bagnole, si tant est qu’elle soit réparable… parce que l’eau de mer, j’vous fais pas de dessin… ! »

En effet, le constat était sans appel et nous avions une mine piteuse      !

Nous étions revenus au Relais du Gois pour attendre la marée basse sous les regards réprobateurs et vindicatifs de Blaireau-Casquette et de Coupe Rosée. Jacques en profita pour téléphoner au garagiste qui accepta de venir effectuer un dépannage dès que la mer serait basse…

Nous montâmes dans la dépanneuse pour rejoindre la 2CV qui était sale et détrempée. En ouvrant le capot, le gars ne put s’empêcher de soulever sa casquette, de se gratter la tête et de s’écrier :

-        « Ah, dame…c’est pas brillant ! On va voir ce qu’on peut faire mais c’est pas garanti ! »

Il ouvrit le boîtier du delco pour le sécher, changea les bougies, sécha la plupart des organes à l’aide d’un compresseur à air et fit un certain nombre de manipulations professionnelles. Puis il demanda à Jacques de se mettre au volant pour démarrer mais le bourricot ne démarra pas. Le garagiste siphonna le réservoir d’essence puis remit du carburant à l’aide d’un jerrycan. Après plusieurs lancements de démarreur, le moteur hoqueta, puis péta à plusieurs reprises (ce qui, en général est bon signe !) et enfin, démarra…à notre grand soulagement car nous pûmes ainsi rejoindre le Bois de la Chaise, les fesses humides. Avant de repartir, Jacques dit au garagiste, non sans humour :

-        « Je passerai au garage en revenant pour régler votre facture…en espérant qu’elle ne soit pas trop « salée » !!!

 

En résumé, pensez-vous que la nouvelle 2CV, version électrique made in Chin-Italia, serait en mesure d’endurer une telle expérience ?

J’en doute !