La 2CV : le
Gois dans le nez !
J’entendais récemment l’information qu’une version « électrique »
de la 2CV Citroën – made in Chin-Italia et naturellement bridée - était
envisagée. Je dois avouer que la 2CV reste pour moi quelque chose de totalement
mythique. D’abord, elle a vu le jour, comme moi, en 1948 : c’est déjà
beaucoup une voiture qui est votre jumelle, qui vous accompagne dans la vie,
qui vieillit au même rythme que vous et qui continue à vivre par
l’intermédiaire d’un club très fermé de fans irréductibles. Aujourd’hui encore,
à Londres, existe un protocole très étudié entre les Rolls Royce et les 2CV qui
consiste pour les conducteurs à se saluer chapeau bas, doublé d’un petit coup
de klaxon, à chaque fois qu’elles se rencontrent. Ce n’est pas rien !
Il y a un snobisme
de bon aloi à posséder aujourd’hui une 2CV, modèle 1952, en bon état de marche
et possédant toutes les « options » d’origine : demi-vitres
avant abattantes, moteur d’essuie-glace dissocié du tableau de bord, levier de
vitesses coulissant, capote de toit en toile totalement enroulable, jauge
d’essence solidaire du bouchon de réservoir, bulbes de phares exorbités,
banquettes avant et arrière fixes à armatures métalliques avec barre centrale
(pas très agréable pour le cinquième passager !) et, enfin, last but not least, les portières avant
s’ouvrant face au vent, ce qui, me direz-vous, pourrait présenter un certain
danger en cas d’ouverture intempestive, mais qui, détail foutrement plus
érotique, permet, lors de la descente, un joli point de vue sur les fines
gambettes des passagères et plus…si affinité ! Certains afficionados la pomponnent, la
bichonnent, la lustrent et la cajolent comme une petite reine et prennent un
plaisir enfantin à la sortir le dimanche comme d’autres sortent leur Triumph,
leur Austin-Healey ou leur Aston-Martin ou…leur belle-mère, faute d’avoir ni
les unes ni l’autre !
Mais, laissez-moi
vous conter une petite anecdote qui remonte à quelques décennies…
Les parents de mon
ami Jacques D… possédaient une gracieuse villa dans le Bois de la Chaise de
l’île de Noirmoutier où ils ne séjournaient qu’au cours des années bissextiles et
possédaient également une 2CV grise identique à celle dont je vous entretenais
plus haut. Jacques me proposa un jour d’aller y passer deux ou trois jours, une
manière de petite virée entre compères et histoire d’ouvrir la maison pour
l’aérer un peu.
Nous filâmes un
beau matin, Jacques au volant de la deux-pattes, non sans avoir au préalable
vérifié les horaires de marée. Car il faut savoir qu’à cette date, le pont
reliant l’île au continent n’existait pas encore et qu’en dehors du bateau, de
l’hélicoptère ou de la nage, le seul moyen de rallier Noirmoutier se faisait
par le passage du Gois uniquement à marée basse. Pour mes lecteurs chéris qui
n’étaient pas encore nés, souffrez ce petit rappel : le Gois tel qu’on
peut le voir aujourd’hui résulte de la macadamisation, en 1924, d’un gué
empierré dès le début du XIXème siècle entre les bourgs de Barbâtre, côté île,
et de Beauvoir-sur-Mer, côté continent. D’une longueur d’un peu plus de quatre
kilomètres, il fut équipé – il y a une
centaine d’années – de neuf balises-refuges espacées d’environ 400m les unes
des autres permettant aux
automobilistes, cyclistes ou piétons de s’y réfugier s’ils sont surpris par le
flot de la marée. En effet, la vitesse de submersion de la voie est étonnante car
cette dernière constitue une sorte de petite digue de quelques dizaines de
centimètres retenant le flot montant pendant un certain temps mais, une fois ce
muret dépassé, le déferlement est sans appel…
En arrivant à
Beauvoir, le temps était clair, l’air vif, le ciel d’un bleu-gris laiteux et
l’on pouvait distinguer la côte de l’île qui faisait penser à un rivage de
palétuviers tremblotant.
- « Nous avons
un peu de retard », dit Jacques, « mais on va quand même se taper un
petit café au Relais du Gois avant de traverser ! ». Le Relais du
Gois est toujours un bar-restaurant situé à l’entrée du Gois offrant aux
clients un panorama exceptionnel sur le Gois et la Baie de Bourgneuf. Ce
jour-là, en raison de l’heure matinale, le comptoir n’était occupé que par deux
blaireaux, visiblement habitués des
lieux, l’un à casquette de marin-pêcheur bleu passé, le nez alternativement plongé
dans un verre de blanc et dans un Presse-Océan pressé et tirebouchonné, l’autre
un moignon de Boyard maïs éteint au bec, le regard vitreux rivé sur une coupe
de rosé tiède et vu la coupe rosée de ses pommettes, le lascar ne devait
pas en être à son premier verre…ni à son dernier!
- « Messieurs,
bonjour, qu’est-ce que je vous sers ? », nous balance le patron de
derrière le bar sur un ton hardi et jovial.
- « Deux
expressos, s’il vous plait », répondis-je, « mais au comptoir…on est
assez pressé, parce qu’il faut qu’on passe le Gois ! ».
A ces mots, le blaireau-casquette
fit retomber son canard sur son verre et nous jeta un regard d’outre-tombe
tandis que coupe rosée s’ébroua en
émettant une éructation onomatopéteuse qui en disait long sur sa réprobation.
Le patron nous servit les cafés en silence, puis, déclara l’air
soucieux :
- « Ouais, en
effet, va pas falloir trainer…vu que la renverse a
déjà commencé! »
Un long silence s’en suivit, seulement troublé par le tintement de
nos petites cuillers dans les tasses à café. Soudain, le blaireau-casquette, déclara d’un ton sentencieux :
-« Ah, dame,
ça va faire la même histouère qu’l’ année dernière…t’en rappelle-t-y,
Lélette ? ». Coupe rosée opina du chef tout en
rallumant son mégot, puis ajouta dans un vague borborygme :
-« Ah, bé, tu
parles, sacré bon Diou…J’m’en rappelle ben ! »
Blaireau-casquette revint à la
charge :
-« On l’avait
pourtant ben averti l’gars qui voulait passer à tout prix…Y voulait rin
n’entendre, tcho fi d’garce ! Résultat : y s’est fait baiser au beau
milieu ! »
-« Mais non,
mais non, il n’y a pas de problème », rétorqua Jacques qui était d’un
tempérament entêté, « j’ai l’habitude de traverser le Gois ! »
-« Moi,
j’serais vous, j’irais pas ! », décréta Blaireau-casquette catégorique en se replongeant dans son
Presse-Océan.
-« Moi non
plus, ah, dame, ça non ! », renchérit Coupe rosée en replongeant le pif dans son verre de rosé.
Il s’en suivit un blanc
assez long ponctué par le gargouillis inopiné du percolateur à café :
peut-être avait-il, lui aussi, quelque objection sous l’effet de la pression
générale ?...
Après un adieu
franc mais quelque peu réservé, la dedeuche s’élança comme un petit cheval hors
des blocs de départ. On sentait qu’elle avait envie d’en découdre à sa façon de
fendre l’air vif et iodée, moteur dopé et rugissant, les chevrons Citroën
hérissés, conquérants et pourfendeurs. Ah,
quelle était jolie, la petite Deux pattes ! Avec sa belle carrosserie
grise qui lui faisait une houppelande ! Quelle était jolie et racée avec
ses deux petits phares jaunes et ses pneumatiques fins qui lui prodiguaient une
allure noble et…comment dire ?...très distinguée, oui :
distinguée ! (Merci Alphonse Daudet !) Jacques, arc ’bouté sur le
volant, le sentait et le lui rendait bien, l’accélérateur au plancher.
Jusque-là, la
chaussée étant découverte et sèche, tout allait bien mais en attaquant le
deuxième tiers déjà partiellement recouvert d’eau, on eut l’impression de se
trouver à bord d’un hors-bord tant le sillage des pneus créait des gerbes
blanches écumeuses de part et d’autre de la voiture. Jacques émit un rire
nerveux qui masquait difficilement son inquiétude.
-
« Les gars du bistrot n’avaient peut-être pas tort… »,
hasardai-je à la cantonade.
-
« Bah, on ne va pas se laisser intimider par ces deux
arsouilles ! » trancha Jacques tout en ralentissant pour faire
fonctionner les essuie-glaces. Puis, il repartit, moins vite, se rendant compte
que l’eau en était à environ un tiers des jantes. Nous fîmes à peu près 400m au
ralenti mais, soudain, de l’eau entra par la portière droite.
-
« Vite, fais demi-tour, sinon on va se faire piéger… fais
demi-tour ! » ordonnai-je fébrilement à Jacques.
-
« Non, c’est trop tard… on est trop loin du départ et ça monte
trop vite… » déclara Jacques d’un ton sépulcral. Puis, la 2CV hoqueta, fit
quelques petits bonds de cabri, hoqueta derechef, et cala… S’en suivit un long
silence plein de rumeurs d’eau et de bise…
« Dedeuche, t’en souvient-il, nous voguions en
silence ;
On entendait tout près, sur l’onde et sous l’essieu,
Que le bruit des clapots qui frappaient en cadence
Tes pneus caoutchouteux ! » (Merci Alphonse…de
Lamartine !)
Jacques tenta de redémarrer à plusieurs reprises mais la
deux-pattes ne voulut rien savoir, à l’instar du bourricot qui, sur le chemin
qui mène au bled, a décidé soudain de ne plus avancer malgré les invectives
d’Aziz Ben Ahmed ! On ne fait pas
boire un âne qui n’a pas soif ! dit un vieux proverbe arabe…
…Après quelques
échanges un peu vifs, reproches et engueulades réciproques, du genre : tu vois, je te l’avais bien
dit !…imbécile !…on a l’air malin !…qu’est-ce qu’on fait
maintenant ?... il fallut prendre une décision et vite mais, en fait,
il n’y avait qu’une seule chose à faire : prendre nos balluchons, nos
blousons et sortir de la voiture pour gagner la balise- refuge la plus proche
qui, par chance, ne se trouvait qu’à une dizaine de mètres de nous…
Après avoir
escaladé une sorte d’échelle métallique aux barreaux rouillés, nous nous
retrouvâmes sur une plateforme bétonnée surmontée d’un pylône terminé par une
sorte de hune, probablement prévue en cas de marée de fort coefficient. Nous
nous assîmes sur nos baluchons pour contempler notre pauvre 2CV que la mer
ensevelissait doucement… Le niveau monta jusqu’au pare-brise mais heureusement,
nous avions laissé les portes ouvertes ce qui évita, probablement, que la
voiture ne fût tout simplement emportée par le flot.
Pendant ce temps,
sous l’eau, les choses se passaient autrement. Il y avait longtemps que les
crabes, les crevettes, les coques et les tacots n’avaient pas vu un engin de
l’usine de Levallois-Perret d’aussi prêt. Une moule – mère de famille nombreuse
– commençait à se demander si elle n’avait pas intérêt à pratiquer une manière
de squat en s’installant dans l’habitacle désormais vacant. Tandis qu’un
Bernard l’Ermite, se laissant douillettement dériver par le courant butta sur
l’un des pneus et tenta d’en déchiffrer les lettres : M…I…C.…H…E…L…mais il
n’y parvint pas car il ne savait pas bien lire ! Une jeune palourde
(légère et écervelée) s’empressa d’aller raconter à ses copines qu’un
sous-marin venait de s’échouer et qu’il fallait rester sur leur garde. Bref, ce
fut une véritable attraction pour cette faune interlope ! Au dehors,
l’attraction se tenait sur le rivage à proximité du Relais du Gois où nombre de
badauds assistaient au naufrage avec ironie et sadisme. Depuis notre piédestal,
nous pouvions imaginer quelques bribes : « C’est bien
fait ! », « ‘Fallait pas traverser ! » « On les
avait prévenus ! » etc…
De notre côté, malgré nos blousons, nous avions froid et
heureusement, assez vite, un canot s’approcha de notre balise et s’y amarra
pour nous permettre de quitter ce refuge de fortune et de retourner sur la
terre ferme. Le marin qui pilotait le canot nous sermonna copieusement :
-
« Vous avez bonne mine ! Vous devriez pourtant savoir qu’après
une certaine heure avant la montée de la marée, il ne faut plus tenter de
traverser… Si non, voilà le résultat ! Je vous préviens que le règlement
prévoit une amende plus les frais de canot pour venir vous chercher sans parler
des frais que vous allez avoir pour votre bagnole, si tant est qu’elle soit
réparable… parce que l’eau de mer, j’vous fais pas de dessin… ! »
Nous étions revenus au Relais du Gois pour attendre la marée basse
sous les regards réprobateurs et vindicatifs de Blaireau-Casquette et de
Coupe Rosée. Jacques en profita pour téléphoner au garagiste qui accepta
de venir effectuer un dépannage dès que la mer serait basse…
Nous montâmes dans la dépanneuse pour rejoindre la 2CV qui était
sale et détrempée. En ouvrant le capot, le gars ne put s’empêcher de soulever
sa casquette, de se gratter la tête et de s’écrier :
-
« Ah, dame…c’est pas brillant ! On va voir ce qu’on peut
faire mais c’est pas garanti ! »
Il ouvrit le boîtier du delco pour le sécher, changea les bougies,
sécha la plupart des organes à l’aide d’un compresseur à air et fit un certain
nombre de manipulations professionnelles. Puis il demanda à Jacques de se
mettre au volant pour démarrer mais le bourricot ne démarra pas. Le garagiste
siphonna le réservoir d’essence puis remit du carburant à l’aide d’un jerrycan.
Après plusieurs lancements de démarreur, le moteur hoqueta, puis péta à
plusieurs reprises (ce qui, en général est bon signe !) et enfin,
démarra…à notre grand soulagement car nous pûmes ainsi rejoindre le Bois de la
Chaise, les fesses humides. Avant de repartir, Jacques dit au garagiste, non
sans humour :
-
« Je passerai au garage en revenant pour régler votre facture…en
espérant qu’elle ne soit pas trop « salée » !!!
En résumé,
pensez-vous que la nouvelle 2CV, version électrique made in Chin-Italia,
serait en mesure d’endurer une telle expérience ?
J’en doute !
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